Filiatio : Le divorce, la séparation, les modalités d’hébergement des enfants séparés sont beaucoup plus étudiés, du point de vue de la sociologie, de la démographie ou de l’anthropologie, en Flandre qu’à Bruxelles et en Wallonie, à l’exception de Louvain-la-Neuve. Est-ce dû à un environnement idéologique précis, aux moyens affectés/alloués à la recherche ?

D.M. - D’après ma collègue Thérèse Jacobs, pendant les années 80, dans une Flandre majoritairement catholique, pas un sou ne pu être trouvé pour la recherche sur le divorce sauf pour une petite étude réalisée par Koen Mathijs (Katholiek Univeristeit Leuven, KUL). Ce n’est que dans la seconde moitié des années 90 qu’elle a réussi à faire financer la première grande étude sur le divorce. En Flandre en tous cas, un changement a eu lieu. Aujourd’hui, mon équipe a des contacts dans tous les milieux, avec toutes les idéologies et avec tous les partis démocratiques. Le CD&V marque un vif intérêt pour les nouvelles formes de famille. Il ne fait plus montre de la même réticence qu’avant. Le Gezinsbond (La Ligue des Familles flamande, NDLR) a évolué. Il se veut à présent le représentant de toutes les familles. Cette mutation est simple à expliquer : les chiffres ont également évolué. Je pense que la réalité des statistiques fait que les gens pensent différemment. Tout à coup, les représentants politiques catholiques ont pris conscience que leurs électeurs avaient fait l’expérience du divorce, qu’ilsfaisaient partie de ce que l’on appelle les nouvelles constellations familiales. Le tabou auquel se heurtait la sociologie de la famille dans les années 80 a disparu. Je me souviens encore du commentaire d’un membre du jury d’attribution des financements de la recherche en 2005 à propos de mon premier grand projet sur le divorce : « C’est opportun. Il est temps que nous sachions quelque chose parce que nous ne savons rien ». Nous avions trouvé un trou dans la littérature et nous avons sauté dedans !

Filiatio : Le divorce semble s’être enraciné durablement dans le paysage familial belge ?

D.M. - Je pense que tout a changé, pas seulement le divorce. La partie francophone du pays a toujours été en avance sur ces questions : les personnes y ont divorcé plus tôt, elles y ont aussi cohabité plus tôt. En Flandre, au tournant du siècle, nous avons assisté à un changement dans le vivre ensemble, à la prolifération de débats sur la bonne paternité, les nouveaux pères, les pères impliqués dans l’éducation des enfants. Et au début des années 2000, sous l’impulsion de la coalition violette 1 , de nombreuses lois ont été adoptées (euthanasie, adoption, hébergement alterné égalitaire, …) dont la nouvelle loi sur le divorce. On avait l’impression que de nombreux dossiers éthiques sortaient du frigo où les partis catholiques les avaient enfermés. Bien sûr, pour avoir lieu, ces réformes avaient dû être précédées d’un véritable changement des mentalités. Les nouvelles constellations familiales sont présentes dans notre vie quotidienne, au travail, à l’école : nos voisins, nos proches, nos parents, nos amis divorcés, remariés ou cohabitants en sont les représentants. Je vous le répète, c’est la réalité représentée par la loi des nombres, des statistiques qui fait pression sur les esprits et les acteurs politiques, qui à leur tour, adaptent, avec retard, le cadre légal. Et, sur le plan juridique, la nouvelle loi sur le divorce a réellement fait changer les choses. Nous avons le divorce « rapide », sans faute, par consentement mutuel. Nous avons les nouvelles lois sur la coparentalité., l’hébergement alterné égalitaire. À cet égard, nous sommes aujourd’hui très proches de la situation dans les pays scandinaves et loin devant la France ou l’Allemagne.

Filiatio : Les recherches présentées lors de la conférence du réseau européen des études sociologiques et démographiques sur le divorce abordent de très nombreux aspects passionnants pour l’avenir des familles, des relations amoureuses.

D.M. – Les familles sont un vaste domaine de recherche. Parmi les tendances nouvelles, il y a l’impact de ce que l’on appelle les « high educated women » ou femmes d’un haut niveau d’instruction. J’insiste bien : il s’agit d’une tendance lourde dans les familles, au travail, … Ignace Glorieux de la Vrije Universiteit Brussel (VUB) étudie les choix dans la répartition du temps des ménages. C’est souvent la femme qui « fait le choix » du travail à temps partiel (alors qu’elle occupait un temps plein) pour s’occuper de l’enfant parce qu’elle gagne moins que l’homme au départ. Malgré une société plus égalitaire, c’est encore elle qui prend majoritairement en charge les tâches ménagères. Mais que se passe-t-il quand la femme gagne beaucoup plus que son conjoint ou compagnon ? Est-ce que l’homme est prêt à opter pour le temps partiel ? La réponse n’est pas évidente parce que, symboliquement, son statut repose en grande partie encore sur son travail. Nous n’avons encore aucune idée de ce qui va advenir. Est-ce qu’à l’avenir, ces femmes accepteront encore la même répartition des tâches ménagères ? Vontelles accepter de rencontrer des hommes moins instruits ? Vont-elles épouser des hommes moins instruits ? Les hommes l’ont fait pendant des siècles et c’est ce à quoi nous sommes « adaptés ». Nous acceptons facilement un homme plus âgé que sa jeune épouse, par exemple. Cela se traduit dans les statistiques du divorce : le mariage est plus stable quand l’homme est plus âgé, ou plus instruit. Mais aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus instruites, souvent plus que les hommes d’ailleurs. Vont-elles trouver des partenaires ? Question que nous sommes légitimement en droit de nous poser. Et si elles devaient décider de former un couple, s’agira-t-il de relations égalitaires, stables ? Actuellement, nous l’ignorons. La façon dont, à l’avenir, les couples amoureux se formeront est un sujet important. Dans mon auditoire, il y a plus de jeunes femmes que de jeunes hommes. Certes, j’enseigne les sciences sociales. Mais le phénomène est identique chez les étudiants en sciences naturelles. Aujourd’hui, il y a plus de femmes diplômées de l’enseignement supérieur et universitaire que d’hommes. Dans dix ans, cette situation sortira ses effets sur le “marché” du mariage, de la cohabitation, du divorce.

Filiatio – Et qu’en est-il de ce que vos collègues de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve ont appelé « les nouvelles dynamiques familiales » ?

D.M. – Les nouvelles constellations familiales sont champ de recherche important. Avec ma collègue Inge Pasteels, nous avons fait quelques recherches sur le re-partenariat où nous avons constaté que les femmes ont rattrapé leur différentiel sur les hommes. Jusqu’à présent, elles avaient moins de chance ou d’opportunité de reconstruire une vie en couple, parce qu’elles avaient la garde des enfants, parce qu’elles ne travaillaient pas, ou à temps partiel. Aujourd’hui, il y a autant de re-partenariats chez les femmes que chez les hommes. Donc, en effet, l’étude de ces nouvelles dynamiques va nous occuper pendant les dix ou quinze prochaines années.

Filiatio – Il semble bien qu’en Flandre, la présomption d’un hébergement alterné égalitaire fasse encore débat dans la société, chez les scientifiques, dans la presse.

D.M. - La loi dit que le juge doit d’abord examiner la possibilité de mettre en œuvre un hébergement alterné 50/50. Or, les grands médias flamands ont présenté cette loi comme si le 50/50 était une obligation pour tous et que le juge ou les parents n’avaient aucune autre option. En Flandre, il y a une sorte de discussion publique dans laquelle j’ai pris un parti. J’ai par exemple réagi à l’opposition d’une avocate de la famille limbourgeoise qui souhaitait que l’on revienne en arrière. Je l’ai prise au mot et lui ai posé la question: « à quoi devrait-on revenir ? Qui devrait s’occuper des enfants ? Devrions-nous revenir à une situation où les femmes se chargeraient seules des enfants ? » Ce serait aller dans le sens contraire de l’évolution des familles. Pour les pères, prendre soin de leurs enfants est une valeur ajoutée énorme. Bien sûr, je sais qu’il existe des études qui montrent que les pères qui prennent soin de leurs enfants impliquent leur propre mère. Néanmoins, ces mêmes études nous enseignent que la part du père dans la prise en charge des enfants augmente: ils travaillent plus avec les enfants, ils sont plus impliqués dans leur vie, … Tout ça, c’est de la valeur ajoutée!

Filiatio – On pourrait opposer le même argument à ceux qui prétendent que les pères demandent l’hébergement alterné égalitaire pour ne pas avoir à payer les créances alimentaires ?

D.M. - Je ne nie pas que certains pères demandent un hébergement 50/50 pour payer moins d’argent à l’autre partie. Mais, ces pères-là vont vivre avec leurs enfants une semaine sur deux. Et cela fait une différence. Même si la motivation de la demande est suspecte ou induite par l’aspect financier, l’enfant va vivre avec son père qui, par la force des choses, va être obligé d’investir du temps. Et il n’y a pas d’autres moyens que d’investir du temps. C’est là que le sociologue que je suis dit : « Ces pères commencent à prendre soin de leurs enfants parce qu’ils sont présents, avec eux, autour d’eux. Ils ne peuvent pas les ignorer ». Je ne me soucie pas de leur motivation originale. Ce que j’observe, c’est le gain en termes de parentalité, pour le père comme pour l’enfant qui va y gagner un père plus impliqué. Je sais que tout le monde n’est pas d’accord avec moi ; mais, c’est mon avis, nourri par mes recherches.

Filiatio – C’est cela qui explique que les sociologues de la famille montrent dans leur ensemble moins de crainte face à l’évolution des familles ?

D.M. – Je prends l’exemple de Claire Wiewauters, ma collègue du Hoger Instituut voor Gezinswetenschappen de Bruxelles. Elle travaille en étroite collaboration avec des médiateurs familiaux, des psychologues. Ceux-là voient les cas difficiles. Et, je suis d’accord avec Claire lorsqu’elle dit que pour certains enfants les séparations ou la coparentalité égalitaire peuvent êtres des événements difficiles. Mais il s’agit d’une minorité de cas que l’on retrouve parfois aussi en sociologie. Lors d’une de mes recherches sur le divorce en Flandre par exemple, nous avons eu connaissance de cas d’enfants qui se déplaçaient d’un domicile à l’autre jusqu’à 12 fois par mois. C’est impensable ! Quel adulte voudrait changer de domicile tous les deux ou trois jours ? Il existe aussi des personnalités d’enfant qui s’adaptent très mal à ces déplacements, qui se sentent sans-abri. Mais les sociologues ne sont ni des psychologues, ni des médiateurs. Nous observons les choses d’en haut ; nous étudions le phénomène, sa distribution, dans son ensemble. Et nous n’avons pas à nous mêler d’un principe général (la coparentalité égalitaire) qui convient à beaucoup de familles, à beaucoup d’enfants dans l’éducation desquels les pères sont beaucoup plus impliqués qu’auparavant. Dans le même temps, j’ajoute que nous devons prendre soin de cette partie basse de la distribution pour laquelle les choses se passent moins bien. Nous devons aider ces enfants. Par ailleurs, nous mêmes, nous avons besoin d’approfondir nos recherches dans ce domaine. Ce que je dis est évidemment à l’opposé du discours qui revendique que « compte tenu de ces situations particulières, nous devrions tout abolir ». Ce serait reculer de 20 ans les aiguilles de l’horloge.

Filiatio – Votre collègue Kim Bastaits et vous êtes favorables à l’idée d’obliger les parents qui divorcent ou se séparent à se mettre d’accord sur un plan parental. N’est-ce pas aller trop loin dans une déresponsabilisation des parents ?

D.M. - Avec Kim, nous appuyons beaucoup cette proposition d’instaurer un plan parental. Je suis convaincu que c’est le débat d’actualité pour faire évoluer le droit familial. Dans un article récent pour un livre que le Gezinsbond prépare sur le sujet, nous plaidons pour que l’on corrige la loi sur le divorce en ce sens. Je vois deux raisons à cela. La première est liée à l’évolution de notre droit du divorce. La procédure est aujourd’hui beaucoup plus courte et c’est une bonne chose. Mais, dans ce laps de temps réduit, pour mettre fin à une union avec enfant, nous devons veiller à ce que le message « vous êtes parents pour la vie ! » soit effectivement compris. La négociation obligatoire d’un plan parental matérialiserait ce souci de la société de veiller à ce que l’intérêt de l’enfant, sa protection, soient garantis. La seconde raison traduit notre vision de sociologues. Nous prenons en considération le cours d’une vie. Le divorce ou la séparation sont un événement dans le cours d’une vie. Et dans bien des cas, l’une des parties – souvent l’homme – ne voit pas venir la rupture. Ce déséquilibre dans l’anticipation de la séparation crée, alimente ou cristallise davantage le conflit. Soyons honnêtes, dans ces conflits, les parents peuvent être submergés par leurs émotions, parfois contradictoires : colère, vengeance, opposition systématique à l’autre, désespoir, abandon, envie d’en finir avec le couple le plus vite possible, etc. J’ose le dire comme être humain, et comme sociologue, je comprends que dans ces moments douloureux et intenses, on puisse oublier, temporairement, ses enfants. L’avantage d’un plan parental, c’est justement d’empêcher ces parents d’être aveuglés par leurs émotions en leur rappelant qu’avant de se débarrasser de cette union, ils doivent organiser la vie de leur enfant avec deux parents séparés.

Filiatio – Un plan parental sur base volontaire ou obligatoire ?

D.M. - Je pense que l’obligation d’un plan parental va permettre de rencontrer toutes les situations sans discriminer les ex-couples en fonction de leur statut juridique et de leur choix de vie (marié, cohabitant, living apart together2 , longue distance entre les deux domiciles, domiciles transfrontaliers, …). Avec toujours en toile de fond cette idée centrale : on est parents pour la vie !

Filiatio – La proposition de loi instaurant un plan parental a été déposée au Parlement. Elle semble rencontrer des réticences. Comment expliquez-vous cela ?

D.M. - Nous sommes en contact avec la députée Sonja Becq, auteure de cette proposition. Les objections qu’elle rencontre concernent principalement la crainte que le plan parental n’allonge

les délais de procédure alors que la réforme de loi sur le divorce cherchait à les raccourcir. Son caractère obligatoire aussi pose problème à certains. C’est vrai que de négocier un accord à propos de l’éducation de l’enfant, son hébergement, ses activités, va demander du temps. Cela n’est pas incompatible avec une procédure relativement rapide. Quelques mois pour arranger la fin d’un mariage dans l’intérêt de l’enfant me semblent un délai correct.

Filiatio – N’y a-t-il pas un risque, comme aux Pays-Bas, que ce plan parental ne devienne une formalité administrative supplémentaire matérialisé par un formulaire standard dans les mains des avocats de la famille ?

D.M. - C’est le principe de “la queue qui remue le chien”. Vous instaurez quelque chose et les gens essaient de prendre le chemin le plus court. Je ne m’en inquiète pas. Obliger à la négociation d’un plan parental, c’est forcément penser à un document dont le contenu doit garantir la qualité. Un tel plan ne peut pas non plus alourdir inutilement la procédure et le travail demandé au juge de la famille. Enfin, nous vivons aussi le « Twitter time ». Nous devons donc réfléchir à des plans efficaces et courts avec des sections essentielles pour garantir la qualité de l’environnement éducatif, social et culturel de l’enfant. Bref, un plan moderne pour une justice moderne.

Filiatio - Est-ce bien le rôle de la justice de se substituer aux obligations des parents ?

D.M. - Qui d’autres ? Évidemment, il y a la philosophie hollandaise qui veut que si vous êtes d’accord de divorcer, il vous suffit de vous présenter devant les autorités communales pour enregistrer votre divorce. En tant que sociologues, nous sommes formés à prêter attention à la pauvreté, à la stratification sociale, aux relations de pouvoir. C’est pourquoi nous sommes attentifs à la situation des femmes qui sont encore souvent une partie faible dans un divorce. Cela change. Les femmes d’aujourd’hui, celles qui travaillent, ont évidemment beaucoup plus de pouvoir dans un divorce que celles qui étaient femmes au foyer d’hier. Mais il y a une évidence : dans un divorce, la partie la plus faible reste l’enfant. Il n’a aucun pouvoir. Dans le meilleur des cas, il est écouté. C’est à la société de prendre soin de la partie la plus faible. Et je ne vois aucune autorité plus puissante que la justice pour obliger des parents, souvent submergés par leurs émotions, à prendre soin de leurs enfants. Au-delà du simple aspect financier, s’entend.

En outre, depuis 2014, nous avons instauré des tribunaux de la famille. C’est une très bonne chose. Dans chaque arrondissement judiciaire, et division d’arrondissement, vous avez accès au même tribunal spécialisé dans le droit familial, au même juge qui suit votre dossier tout le long, et auquel vous pouvez faire appel autant de fois que nécessaire. C’est un gage de proximité et de stabilité. Il a fallu quinze années pour que ces tribunaux de la famille voient le jour. C’est une réforme assez unique en son genre. Il faut l’investir. Et comme sociologue, je plaide pour qu’on les observe pendant qu’ils apprennent, qu’ils évoluent. Le plan parental constituerait une évolution intéressante.


1 Entre 2003 et 2007, Guy Verhofstadt a formé un Gouvernement composé des partis socialistes et libéraux rejetant les partis catholiques francophones et flamands dans l’opposition
2 LAT, littéralement « vivre séparés ensemble » pour parler des couples qui font le choix d’habiter à deux endroits différents tout en développant une relation pleine et entière, y compris avec enfants