Entre 2002 et 2006, une étude a été menée en Belgique auprès des pères « au foyer ». Il s’agissait alors de comprendre comment ces hommes gèrentla tension entre les normes de genre dominantes et leurs propres pratiques. Dans cet article, l’auteure prolonge ses observations en se centrant, dans un premier temps, sur les facteurs qui participent,d’après les pères « au foyer » interrogés, à leur entrée dans cette forme de paternité et, dans un deuxième temps, sur les conséquences personnelles et interpersonnelles de l’investissement dans cette expérience encore largement considérée comme« hors normes »

Dans les pays occidentaux, l’articulation entre vie familiale et professionnelle reste encore largement une affaire de femmes (Barrère-Maurisson, 1992 ;Hochschild, 2003). En remettant en cause le modèle traditionnel du père soutien de famille et de la mère au foyer, la présence accrue des femmes sur le marché du travail et les revendications féministe sont soulevé le caractère problématique de l’articulation entre travail salarié et travail domestique. Alors que, dès les années 1970, les pays scandinaves se dotaient de dispositifs spécifiques pour encourager les hommes à s’impliquer davantage dans la sphère privée (Leira, 2002 ; Hernes, 1988 ; Mosset Deven, 1999), il a fallu attendre ces dernières années pour que plusieurs États membres de l’Union européenne mettent un accent particulier sur le soin des enfants et la paternité dite « active » (Deven et Moss, 2002). Bien que l’effet de ces mesures reste limité (Méda et al., 2004 ; Gregory et Milner, 2004), certains hommes s’impliquent néanmoins davantage.

Des hommes d’exception

Ces hommes apparaissent encore bien souvent comme des exceptions. Au cours des trente dernières années, les travaux qui ont été consacrés à leur étude en Australie (Grbich, 1997 ; Harper, 1980 ;Russell 1982, 1983 et 1987 ; Smith, 1998), au Canada (Doucet, 2004), aux États-Unis (Lutwin et Siperstein, 1985 ; Radin, 1982, 1988), en France (Boyer et Renouard, 2004) et en Suède (Haas, 1990et 1992 ; Haaset al., 2002) – identifiés pour la plupart dans la banque de données CSA Socio-logical Abstracts – se sont centrés sur deux thématiques particulières : les déterminants explicatifs de l’implication des hommes dans le soin aux enfants (par des travaux qualitatifs ou quantitatifs) et les conséquences personnelles et interpersonnelles de l’investissement dans la paternité « au foyer » (travaux qualitatifs). Cet article rapporte les expériences vécues par vingt et un pères «au foyer» vivant en Belgique, et tout particulièrement les facteurs ayant contribué,selon ces pères, à leur investissement dans cette forme de paternité ainsi que sur les obstacles qu’ils ont à affronter au quotidien. Le premier volet permet de souligner la pertinence des analyses qui témoignent de la multiplicité des facteurs évoqués par les hommes pour expliquer leur entrée dans la paternité « au foyer », alors que le second volet prolonge les résultats des recherches menées notamment par Andrea Doucet, Jane Harper, Graeme Russell et Calvin D. Smith qui témoignent de la centralité du travail salarié dans la construction des identités masculines et du manque de légitimité auquel les pères « au foyer » sont confrontés (Doucet,2004 ; Harper, 1980 ; Russell 1982, 1983 et1987 ;Smith, 1998). Si les populations étudiées dans ces divers projets de recherche ne correspondent pas stricto sensu à la définition de la paternité « au foyer » adoptée dans cette recherche, la concordance des résultats suggère que les hommes qui assument la responsabilité première du soin des enfants, à temps plein ou à temps partiel, partagent des expériences similaires. Cette concordance est renforcée par le fait que la majorité des pères ayant participé à ces études appartiennent aux classes moyennes-supérieures, ont un niveau d’éducation élevé et prennent soin d’enfants en bas âge.

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