SÉVERINE assistante sociale

« Jef et moi nous sommes connus à 16 ans. Ensemble, nous avons grandi, fait des études, trouvé du travail, acheté une maison, eu des enfants. Mais on s’est peu à peu laissés capturer par les « choses à faire », jusqu’à vivre en parallèle sans s’en rendre compte. Nous nous sommes séparés en février 2015. Les premiers mois, nos filles sont restées avec moi dans la maison. Jef les voyait, mais surtout pour des sorties, parce qu’il n’avait pas de logement adapté. Puis nous sommes partis en vacances l’un après l’autre, et c’est à la rentrée scolaire que nous avons discuté de leur hébergement. Jef ne travaillait pas à la librairie le lundi, mais bien le samedi, et moi j’étais libre le mercredi après-midi : nous avons donc opté pour une alternance le mercredi et le week-end, chacun assumant les filles pendant une demi semaine, dans la maison que nous possédons toujours ensemble. Nous avons testé cette solution pendant une semaine, un mois, deux mois... et jusqu’ici rien n’a imposé de modifier les choses. Le mode de garde est donc calqué sur nos horaires de travail, mais notre première volonté était d’éviter de bouleverser excessivement nos filles en les faisant déménager. Car un autre facteur important, c’était leur cadre de vie. Notre maison est en ville, mais complètement au vert : nous souhaitions que chacun puisse continuer à en profiter. Cette maison c’est Jef qui l’a construite, nous y avons investi du temps, de l’argent et des sentiments... Aucun de nous ne voulait la quitter ou la vendre, s’en priver, en priver l’autre ou les enfants. Ce partage de la maison et du temps de garde est possible aussi parce que nous avons tous deux rencontré quelqu’un assez vite. Ainsi, quand nous ne sommes pas avec les filles, nous sommes l’un et l’autre chez nos partenaires respectifs, qui nous accompagnent pour notre demi semaine dans la maison. Cela entraîne beaucoup de discussions, d’aménagements : il faut être au clair sur ce qu’on accepte ou pas, s’organiser pour la gestion du frigo, du linge, du nettoyage, du jardinage... Toutes choses très pratiques, qui se mettent en place au fil du temps. En réalité, en cohabitation alternée, on retrouve les mêmes difficultés, les mêmes causes de dispute qu’en vie commune mais paradoxalement, Jef et moi communiquons beaucoup plus qu’avant. Il n’y à plus la proximité du couple, mais nous sommes plus patients l’un envers l’autre, plus tolérants dans le quotidien. Je crois aussi que le caractère de Jef a favorisé cette solution : il a l’habitude de trouver des solutions peu communes... C’est lui le créatif de l’équipe, tandis que moi je gère la mise en place. Par ailleurs, nos compagnons Orta et Greg sont des personnes très respectueuses, à l’écoute, réfléchies... Eux aussi savent que chacun doit y mettre du sien, sans quoi ce serait voué à l’échec. La plupart des gens nous disent « mais c’est impossible, ce mode de vie ! » : je les comprends, je penserais la même chose si un couple séparé me racontait qu’il vit comme ça ! Mais je n’idéalise pas du tout la situation... Il nous a fallu un an et demi pour arriver à ce qui fonctionne aujourd’hui. Maintenant, Jef et moi vivons réellement en parallèle... mais c’est plus facile ainsi. Nous sommes clairs sur le fait que nous ne pouvons plus vivre ensemble, parce que nos chemins ne sont plus compatibles, mais je pense nous ne voulons vraiment pas que l’autre soit malheureux. »

GREG, assistant social

« Ce système suppose des contraintes psychologiques et économiques : Orta et moi devions accepter de nous installer dans l’espace construit par Jef et Séverine, mais aussi pouvoir les accueillir ailleurs. Mais chacun y trouve aussi des avantages. En ce qui me concerne, je passe la moitié du temps dans un logement plus agréable que le mien ! Et j’ai eu la chance d’être très vite intégré par les petites, de trouver ma place... Les parents respectent les beaux-parents et les font respecter par les enfants – qui jouent leur rôle aussi : ce sont des enfants très ouvertes, qui aiment et recherchent le contact. Ce mode de vie pourrait se maintenir pendant vingt ans... comme disparaître demain. Si la situation financière ou familiale d’un des couples changeait, il faudrait en reparler, voir ce qui est possible, s’adapter. »

JEF, éditeur et libraire indépendant

« Quand on s’est séparés, Séverine et moi, on tenait tous les deux à la maison. C’est un cadre de vie exceptionnel : ces immenses terrains vierges derrière, la famille tout autour... En la construisant, je m’imaginais créer une bulle pour nos enfants. Qu’elles n’y aient plus droit à temps plein me faisait mal au coeur. Donc on a décidé d’essayer cette formule de maison partagée, en faisant des bilans réguliers parce que nos priorités ne sont pas les mêmes. Par exemple, Séverine veut une cuisine bien rangée et propre, tandis que moi, j’aime bien que les plantes soient arrosées. Du coup on fait presque plus d’efforts l’un pour l’autre qu’avant. On a défini des zones « neutres » à laisser impeccables quand on s’en va : dans le salon, la salle à mange, la cuisine, on ne laisse pas traîner d’objets personnels tels qu’un livre de chevet ou une paire de chaussettes. Puis j’ai rencontré Orta, qui m’a invitée chez elle, et pareil pour Séverine avec Greg. Donc, à deux couples, on a trois points de chute. Il faut avoir les reins solides : trois abonnements de gaz, trois canapés, trois télés… Ca peut paraître idyllique mais ça pèse dans la balance. Et les déménagements, au début, c’était compliqué. Maintenant, on emporte de moins en moins, je voyage juste avec mon ordinateur portable, mon appareil photo. Ce n’est plus trop contraignant. Une difficulté qui persiste par contre, c’est la gestion des denrées. On a régulièrement des problèmes avec le pain… L’arrivée de nouveaux partenaires a également demandé des efforts à chacun. Par exemple, pouvoir imaginer que le nouveau conjoint de ton ex dort dans ton ancien lit… Voir parfois de la lingerie sécher… Mais ça fait partie du deal. Séverine et Greg n’auraient pas moins vécu ensemble, moins été amoureux s’ils avaient habité ailleurs. Cela dit, Séverine et Orta ont demandé d’entrée de jeu qu’il y ait deux chambres – à chaque couple sa chambre. D’autre part, Orta n’aimait pas que je sois seulement « de passage» chez elle, donc j’ai pas mal d’affaires là bas. C’est bien d’imaginer deux maisons mi-temps, et non une maison «de passage» et une maison « chez soi». En ce qui concerne les enfants… Loulou était toute petite quand on s’est séparés, donc elle n’a jamais connu autre chose. Elle peut être avec sa mère et demander à appeler Orta, ou à l’inverse me demander de lui passer Séverine ou Greg pour leur dire qu’ils lui manquent. Leila est plus grande, elle dit parfois que c’est encore un peu dur, mais de moins en moins. Elle a un calendrier où l’on note: «avec Greg et Maman», « Papa et Orta», « aujourd’hui c’est les vacances», « jour d’école». Elle a besoin de savoir, elle n’aime pas trop les surprises, ni qu’on touche au rythme. On a pris soin que les transitions soient joyeuses : quand j’arrive le samedi ou le dimanche, je ne veux pas donner aux filles l’impression que je « chasse» leur maman. Donc, on ouvre une bouteille, parfois même on mange tous ensemble, à six. Maintenant, c’est même Leila qui réclame: « vous avez le temps de prendre l’apéro?». On est conscients que c’est fragile, et que tout peut foutre le camp, Mais il y a du respect, de la communication. Séverine et moi avons en outre énormément de tendresse fraternelle l’un pour l’autre. Je ne supporte pas qu’elle soit triste ou malade. Avoir admis qu’on ne sait plus vivre ensemble ne signifie pas qu’on se déteste. On a ce projet commun: les enfants, dont on ne peut pas se délier.»

ORTA, conseillère en communication

«Quand j’ai rencontré Jef, je cohabitais avec une amie, mais je voulais quelque chose à moi. Pour joindre l’utile à l’agréable j’ai acheté une maison tout près de la sienne. Puis Greg a trouvé un logement à proximité également. Avec ce système, les petites ne sont pas trop sans nous. Mais il faut bien garder le rythme, surtout pour l’aînée : le repère du mercredi, jour où elle retrouve sa maman, est très important pour elle. Bien sûr, partager une maison demande des efforts. Chacun doit s’y sentir chez soi, donc il y a deux chambres pour les couples, en plus de l’espace des enfants et des espaces communs. Notre force, c’est que Séverine et Jef communiquent beaucoup pour voir si tout va bien pour tout le monde. En cas de fatigue, ça peut être un peu plus difficile, mais quand on arrive et qu’on voit les petites si heureuses…»

Leila (7 ans), Loulou (5 ans)

« Au lieu que ce soit nous qui changions, c’est eux qui bougent, pour pas qu’on fasse des valises chaque jour. Et le jour de la petite journée, je retrouve maman. Dans la maison, ça se passe plutôt bien. Y’a quelques fois Maman est triste pendant ces jours-ci parce qu’ils sont en train de remplir les papiers pour ne plus être mariés, elle pleure quelques fois, y’a des disputes quelques fois au téléphone mais y’en a pas très souvent. Et sinon tout va bien. Ce qui est gai et qui est très rare c’est qu’ils peuvent encore se parler, au lieu de se disputer. Parfois quand on revient de France et que papa est à la maison, ils parlent un petit peu, et à des fêtes ils sont tous là.»


Article paru dans Filiatio #32 – 11-12/2018