Filiatio : Le prisme par lequel vous observez la parentalité après un divorce est celui de la perception des enfants de leur bien-être mais aussi du style de parentalité, pour reprendre l’expression de la psychologue américaine Diana Baumrind à laquelle empruntent vos travaux. Et ici, les concepts sont rigoureux ; les mots, précis et importants. Quels sont les prémisses de votre travail ?

Kim Bastaits - Pour mesurer le bien-être des enfants, j’utilise des critères positifs. En effet, ce n’est pas parce qu’un enfant ne présente pas de signes de dépression qu’il est forcément heureux. Cette mesure est subjective puisqu’en interrogeant les enfants, je donne à voir leur perception de leur propre bien-être à la fois du point de vue de l’estime de soi, à la fois en mesurant leur satisfaction de vie. Pour ce qui est de mon choix de m’inspirer des travaux de Diana Baumrind sur le styles de parentalité, je voudrais souligner la modernité de sa théorie, qui est neutre du point de vue du genre ce qui n’est pas le cas de la théorie de l’attachement (John Bowlby) qui met l’accent principalement sur les mères.

Baumrind décrit le fait d’être parent comme un « faire parent » qui articule deux dimensions : la « sensibilité parentale » ou « parental support » en anglais prise comme la réactivité des parents aux besoins de l’enfant (sensibilité, chaleur, écoute, encouragement, soutien affectif mais aussi matériel) et l’« exigence des parents » vis-à-vis de l’enfant (discipline, supervision, exigence d’un comportement mature et respectueux de limites, donc le fait de faire face à la désobéissance de l’enfant) ou « parental control ».

Filiatio : En 2013, vous publiez une étude qui s’intitule « La parentalité des mères et pères divorcés affecte-t-telle le bien-être des enfants de la même manière ? » basée sur trois hypothèses.

Kim Bastaits - Nous avons vérifié que, de manière générale, les parentalités de la mère et du père divorcés sont également importantes pour favoriser le bien-être de leur(s) enfant(s). Nous avons aussi établi que la parentalité maternelle et paternelle influence favorablement l’estime de soi et la satisfaction de vie de leur(s) enfant(s) dans un régime d’hébergement alterné égalitaire. Quand je parle d’hébergement alterné égalitaire, je me réfère à une notion commune aux chercheurs qui considèrent qu’on peut parler d’égalité quand l’enfant passe plus d’un tiers des nuits chez le parent secondarisé. Et enfin, nous nous attendions à constater des résultats différents dans le cas où la résidence principale (plus de 2/3 des nuits, ndlr) de l’enfant était établie chez la mère. Et j’ai trouvé, peut-être à la surprise de nombreux chercheurs et aussi à la mienne, que la qualité de la parentalité est encore plus importante pour le bien-être de l’enfant que la quantité des contacts. En d’autres termes, les enfants peuvent se sentir bien dans tous les types de familles si les deux parents s’impliquent également et sérieusement dans leur éducation en articulant chacun les deux dimensions de la parentalité (support and control).

Filiatio : Vos conclusions semblent contredire l’évolution de la parentalité du divorce et de la séparation dans la société et dans la législation ?

Kim Bastaits – Non. Cette évolution est réelle et reste vraie. Aujourd’hui, le rôle du père ne se limite plus à la seule fonction de pourvoyeur d’aliments. Les deux parents sont en charge des différentes fonctions de la parentalité. Avec la loi de 2006 tendant à privilégier l’hébergement alterné égalitaire, on a introduit un second pilier de la parentalité : le temps. Le temps nécessaire à construire une relation avec son enfant, à assumer les différentes dimensions de sa parentalité. Et, bien sûr, le temps est une condition nécessaire pour « faire parent ». Ce ne doit d’ailleurs pas être obligatoirement, de manière rigide, un partage 50/50, mais un laps de temps suffisant pour garantir de pouvoir faire famille.

Et par faire famille, j’entends de pouvoir assumer sa part dans les activités qui touchent à l’enfant, et ce, dès le plus jeune âge. Prenons le cas d’un bébé qui prend le sein, un hébergement alterné égalitaire, qui se mesurerait au nombre de nuits que l’enfant passe respectivement chez sa mère et chez son père, n’est quasiment pas envisageable. Mais dans cette situation, le père doit pouvoir être présent pour donner le bain, changer les couches, …, bref partager également les activités de l’enfant dans le ménage de la mère.

Filiatio : Si cela est possible. Encore faut-il que les deux parents l’acceptent ?

Kim Bastaits - Voilà pourquoi, idéalement, on devrait apprendre aux parents dans une situation de divorce à être des parents, à « faire les parents » plutôt que de se vivre comme des partenaires blessés. Mais ce que je veux surtout souligner, ce que mes recherches me permettent d’avancer est que la qualité de la parentalité joue un rôle de médiation entre, d’une part, les contacts avec l’enfant et, d’autre part, son bien-être.

Filiatio : Vous dites que cela est vrai quelle que soit la structure familiale d’après-divorce ?

Kim Bastaits - Si je compare avec la situation des parents en couple marié, l’importance pour le bien-être de l’enfant du soutien matériel et affectif de ses deux parents est vraie quelle

que soit la structure familiale d’après divorce : résidence principale chez la mère, résidence chez la mère en couple avec un nouveau partenaire, hébergement alterné égalitaire, résidence principale chez le père ou résidence principale chez le père avec un autre partenaire.

Mais je souligne aussi qu’il existe des modalités d’hébergement où la fonction de sensibilité parentale décroît chez le père ou chez la mère. Par exemple, lorsque l’hébergement principal est chez la mère, le soutien paternel est plus faible ; et vice-versa.

Il n’y a que deux cas de figure où la réactivité des deux parents divorcés aux besoins de leur(s) enfant(s) n’est pas différente de celle du couple marié : l’hébergement alterné et lorsque l’hébergement principal est chez une mère en couple avec un nouveau partenaire. Dans ce dernier cas, on peut supposer que la présence d’un nouveau partenaire en contact avec l’enfant agit comme un stimulant auprès du père pour qu’il manifeste plus d’écoute, d’encouragement, de soutien.

Toutefois, si l’opportunité de soutien parental du parent secondarisé est plus faible, par manque de temps par exemple, il faut néanmoins insister sur le fait que la qualité de l’attention qu’il va porter à la vie de son enfant aura une influence positive sur son bien-être, y compris en assumant la fonction de contrôle parental, en posant des limites, en demandant que l’enfant rencontre un certain nombre d’exigences, …

Filiatio : Autrement dit, parents secondarisés, ne renoncez pas à faire famille ?

Kim Bastaits - Oui, c’est cela. Ni quand l’enfant est avec vous, ni quand il est chez l’autre parent, en supervisant sa scolarité par un dialogue avec l’école directement par exemple, … Bref, en restant présent dans sa vie. L’enfant perçoit cette parentalité qualitative comme ayant une influence réelle sur son mieux-être.

Filiatio : De nombreux jugements refusent l’hébergement alterné égalitaire en raison d’un conflit entre les parents alors que la loi de 2006 établit qu’en cas de désaccord entre les parents sur les modalités d’hébergement, le tribunal examinera, prioritairement, si l’un des parents le demande, la mise en place d’un hébergement alterné égalitaire. C’est l’histoire du serpent qui se mord la queue ?

Kim Bastaits - L’hébergement alterné égalitaire comme il est prévu par la loi aujourd’hui fonctionne dans certaines situations ; dans d’autres, pas. Parce qu’il peut entretenir un conflit entre parents qui sont appelés du fait de ce type d’hébergement à se voir, à communiquer beaucoup plus souvent. Et, certains parents qui sont prisonniers d’une situation de grand conflit (high level conflict) peuvent interpréter leur droit à l’hébergement alterné égalitaire de façon extrêmement rigide. Je le répète, je suis convaincue que le bien-être de l’enfant se nourrit de flexibilité et d’une parentalité axée sur ses activités, sur ce qui constitue sa vie, pas nécessairement sur la quantité des contacts avec ses parents. Evidemment, ces cas de conflit majeur et persistant entre parents représentent moins de 9 % des cas de divorce. J’ai d’ailleurs établi cette proportion en étudiant là encore la perception qu’avaient les enfants concernés du conflit existant ou résolu pendant et après le divorce (voir encadré). Pour être complète, j’ajoute que si je compare la vision des enfants des situations conflictuelles de leurs parents divorcés ou mariés, on peut conclure que c’est le conflit, plus que le divorce lui-même, qui peut avoir une incidence négative sur le bien-être de l’enfant. On est en droit d’affirmer que le conflit parental persistant après le divorce, tout comme le style de parentalité, va directement influencer la perception par l’enfant de son estime de soi et de sa satisfaction de vie. On le voit bien, il y a plus d’aspects dans la parentalité que ce que la loi reconnaît aujourd’hui.

Filiatio : Que faire et comment faire ? Quelle approche choisir ? La loi ? L’éducation à la parentalité ?

Kim Bastaits - Je ne sais pas comment faire cela. Ce n’est pas mon domaine d’étude. Ce que je sais, c’est que, du point de vue des enfants, les arrangements d’après-divorce qui permettent aux deux parents d’assumer leurs tâches parentales leur conviennent mieux. D’un point de vue général, on devrait beaucoup plus se préoccuper du comment « faire parent » et de la qualité de la relation parentale, qui ne sont pas inscrites dans la loi. J’ajoute que « faire parent », être sensible et réactif aux besoins de l’enfant, l’aimer, organiser et superviser ses activités et ses obligations, exiger de lui qu’il respecte des limites, cela me semble difficile à instituer légalement.

Filiatio : Est-ce que cela est du domaine de la loi ?

Kim Bastaits – Je ne suis pas juriste. Mais je ne pense pas que la loi doive dire aux parents comment éduquer pratiquement leur(s) enfant(s) ou ce qui dans la pratique constitue son intérêt supérieur. D’abord, pourquoi le législateur devrait-il définir cela pour les couples divorcés, et pas pour les couples séparés ou les couples mariés ? Les couples mariés commettent des erreurs. Pourquoi les couples divorcés ou séparés n’en commettraient-ils pas ?

Ensuite, comment la loi peut-elle savoir ce qui est dans l’intérêt supérieur de cet enfant-là en particulier, et de cet autre, et du troisième, etc … ? La législation devrait prévoir un cadre pour permettre d’être, ou plutôt de « faire parent ». L’idée hollandaise de « parenting plan » pourrait nous inspirer. Il pourrait être ce cadre qui énumèrerait les différents aspects de la parentalité (aliments ou argent, modalités d’hébergement ou temps, processus de prise de décision entre parents, activités de l’enfant et autres tâches à se partager). À charge des deux parents, si besoin avec l’aide d’un médiateur, de se mettre d’accord sur le contenu pratique du plan et sa mise en œuvre.

Avec le plan parental, on ferait un nouveau pas dans la direction d’accords parentaux construits autour des besoins et des activités pratiques de l’enfant (task oriented plan). Après s’être focalisé sur la question de l’argent (les contributions alimentaires) hier, sur la question du temps (hébergement alterné égalitaire) aujourd’hui, le législateur pourrait enfin compléter la question du « faire parent » en implémentant avec le plan parental une troisième dimension, celle de la qualité de la parentalité.

Filiatio : L’évaluation de la loi hollandaise sur le plan parental livre des résultats en demi-teinte, qui n’améliorent pas nécessairement le bien-être des enfants.

Kim Bastaits - La principale raison du résultat de cette évaluation est que le plan parental hollandais est implémenté de façon mécanique et rigide. L’évaluation qui a été réalisée souligne que le plan parental est négocié par les parents parce que la loi le demande. Mais ce plan n’évolue pas au rythme de l’enfant et du contexte familial. Je suis persuadée que, dans un plan parental comme dans une famille, les arrangements pris sur qui fait quoi et quand doivent grandir avec l’enfant, avec ses besoins, évoluer en fonction de son contexte personnel mais aussi des changements qui peuvent intervenir dans l’exercice de la parentalité (nouveau partenaire, recomposition familiale, déménagement, échéances scolaires importantes, adolescence). Le plan parental doit prévoir ces échéances de révision non seulement en fonction de dates liées à l’âge de l’enfant, mais aussi de manière plus flexible en fonction des modifications de son environnement parental.

Filiatio : Vous êtes invitée à la Conférence scientifique internationale de Boston sur l’hébergement alterné égalitaire à la fin du mois de mai, qu’allez-vous y présenter ?

Kim Bastaits - Dans les conférences scientifiques, j’essaye toujours de présenter de nouvelles recherches pour recueillir l’avis de mes pairs, mais aussi celui de représentants du monde politique ou de la société civile. Des juristes belges m’ont informée qu’à l’origine, la loi tendant à privilégier l’hébergement égalitaire n’était pas prévue pour être implémentée dans l’intérêt supérieur de l’enfant mais dans le but qu’il maintienne de bonnes relations avec ses deux parents. Je vais explorer cette dimension-là en examinant quelles sont ces relations avant le divorce et comment elles évoluent après le divorce (communication, qualité du lien, …) pour chaque structure familiale que j’ai déjà identifiée dans mes autres recherches.

Kim Bastaits, Sociologue formée à la K.U.Leuven, puis à l’université d’Anvers (U.A) Aujourd’hui, chercheuse à PXL University College (social work)

Pour aller plus loin :
Etudes : La parentalité dans la structure familiale post-divorce


Article paru dans Filiatio #27 – 4-5-6/2021