Attendre que les enfants soient grands pour divorcer, c’est une forme de patience répandue parmi les couples en crise : un quart des parents londoniens tiennent ce raisonnement selon une étude du cabinet d’avocats Irwin Mitchell (2014), relayée par de nombreux magazines féminins.

En réalité, le plus sûr moyen d’éviter à ses enfants de souffrir en cas de divorce, c’est en fait d’attendre qu’ils soient... morts. Ce qui, au regard de l’effet combiné de l’augmentation constante de l’espérance de vie et de la progression galopante des cancers, n’est pas une solution tout à fait inenvisageable. Plus sérieusement, la question reste entière : comment les grands enfants, devenus adultes, supportent-ils le divorce de leurs parents ?

Ni mieux ni moins bien que les tout-petits. Différemment. Quand on est adulte, majeur et vacciné, qu’on ait déjà fondé une famille ou pas, qu’on soit en couple (plus ou moins stable) ou pas, on gamberge, on ressasse, on s’interroge. On envisage l’éventail possible des motivations, des conséquences (pour eux : Vont-ils finir leur vie seuls ? Vont-ils souffrir de cette solitude ?, pour soi : À mon mariage, qui sera crédible pour dire que c’est une chose fabuleuse que d’unir deux êtres pour la vie ?) et des aspects légaux (juge de paix, notaire, séparation des biens, vente ; au moins, la garde des enfants ne posera pas de problème). On imagine ce qui ne se dit pas, les raisons cachées, les ressentiments, ce qu’on aurait fait à leur place. On échafaude des hypothèses, on verse dans la psychologie de comptoir, on écoute l’un puis l’autre, on s’implique, forcément.

Lorsque les parents de jeunes enfants se séparent, dans le meilleur des cas, ils prennent la peine d’expliquer que Maman et Papa ne sont plus amoureux, qu’ils ne vont plus vivre ensemble, mais que ça ne change rien au fond puisqu’ils t’aiment très fort, comme avant, toi qui va maintenant avoir « deux maisons, deux quartiers, deux gâteaux d’anniversaire », les bons côtés de la double enfance version Julien Clerc. Mais pour les enfants devenus adultes, c’est autre chose…

D’abord, il y a l’annonce, plus ou moins courageuse, plus ou moins officielle, plus ou moins inattendue. Après le premier mouvement de protestation – Quelle idée de foutre en l’air 15-20-30 ans de mariage d’un coup, comme ça, maintenant ! - et les demandes d’explications qui n’obtiennent pas toujours une réponse claire, convaincante ou un tant soit peu réconfortante, c’est le moment où l’on se rend compte à quel point le divorce, comme le mariage d’ailleurs, est une réalité éminemment sociale.

Qu’on soit encore jeune ou plus tellement, avec des enfants tout petits ou plus grands, on ne peut, en effet, divorcer rien qu’à deux, entre soi, sans le dire à personne, juste en rayant son nom au bas du parchemin. On ne peut pas simplement partir, refaire sa vie (ou continuer seulement), sans en assumer les conséquences à un moment ou à un autre. Il y a les collègues, les fournisseurs de service en tout genre, les vieilles connaissances perdues de vue, tous les gens qu’on croise et qui demandent des nouvelles, qui appellent pour parler à l’autre, celui/celle des deux qui a déménagé. Alors il faut expliquer que oui c’est bien ici mais que, en fait, non ce n’est plus là qu’il/elle habite. Il faut faire suivre le courrier, reprendre des abonnements de télé, internet, téléphone trois en un, d’électricité, de gaz et d’eau. Il faut faire le point sur ses relations. Les amis communs ont souvent dû choisir leur camp...

Quand on tient le rôle de l’enfant devenu adulte dans un divorce, on s’aperçoit donc assez vite que cette nouvelle que l’on vient d’apprendre, on va devoir la diffuser au gré des conversations. Qu’on le veuille ou non, il va falloir en parler aux amis, aux collègues, au reste de sa propre famille parfois : « Tes parents vont bien ? Tu es parti(e) en vacances en famille cette année ? » – « Très bien, mais plus ensemble » ou « Je ne sais pas, depuis sa crise d’adolescence sur le tard, je ne vois plus mon père qu’un quart d’heure tous les quinze jours » ou « En famille, oui, enfin, ce qu’il en reste » faudrait-il répondre pour dire se rapprocher de la vérité.

Un « oui, oui » un peu vague et une réorientation rapide de la conversation sont des solutions efficaces si l’on ne souhaite pas s’étendre sur le sujet, entendre des banalités (« Oh, on n’aurait pas cru, ils allaient si bien ensemble »), partager ses impressions, s’épancher longuement ou susciter des comparaisons pas toujours heureuses des interlocuteurs avec leur situation personnelle (« Tu verras, ça va aller, chez moi, tout s’est très bien passé » ou « Ils n’ont pas assez entretenu la flamme, mes parents à moi sont encore très amoureux »).

Au chapitre des problèmes pratico-pratiques, l’organisation des fêtes de “famille” se transforme en casse-tête parfois insoluble. Anniversaires, Noëls, baptêmes, communions (ou autres de même type, laïques ou confessionnels, le divorce et ses conséquences sont œcuméniques), autant d’occasions de se demander qui l’on invite où : pendant des années, Papa et Maman étaient dans le même bateau, mais peuvent-ils encore se trouver ensemble dans la même pièce ? Option 1 : catégoriquement non, sous peine de catastrophe nucléaire.

Alors on propose une garde alternée, Noël une année sur deux, ou on se dédouble, on mange deux fois plus de gâteaux, de bûches ou de petits fours et on sponsoriserait bien les recherches sur la téléportation. Option 2 : en fait, ça va, du moment qu’on n’aborde pas les sujets qui fâchent et qu’il y a du monde autour. Mais si on ajoute les nouveaux conjoints, ça donne quoi ? Alors on déploie des efforts de diplomatie, on fait les choses en grand, on invite tout le monde et on fait semblant de ne pas sentir la petite pointe de tension. Option 3 : ils s’adorent, en fait, c’est le quotidien qui ne leur convenait pas, ils sont super copains avec les nouveaux de leurs ex, ils partiraient presque en vacances ensemble. Ne rêvons pas, ça arrive, mais ces parents divorcés-là, c’est comme les poissons-volants, ils ne constituent pas la majorité du genre.     

Après l’annonce, et sur un plan psycho-affectif plus personnel, il y a le deuil (en cinq phases) de ce qui n’est plus… ou de ce qui n’a jamais été. Et si mon enfance, mes plus beaux souvenirs, ma vie entière en fait, étaient construits sur du vent, une illusion de bonheur et d’amour ? Puisque que c’est cassé, est-ce que ça a jamais été solide ? Depuis quand est-ce fêlé, depuis quand n’y a-t-il plus rien ? Ces interrogations peuvent devenir lancinantes faute de réponses claires. Elles arriveront d’autant plus vite qu’on aura le courage de poser les bonnes questions aux principaux intéressés, ses parents, quand on les considérera avec un peu de distance, sous un angle différent, comme des êtres humains qui ont leur vie, qui font leurs choix. Ces choix, s’ils ont des répercussions sur la vie des enfants même devenus adultes, ne les engagent pas, ils n’en sont pas responsables, ils y sont étrangers et, le plus sain, est qu’ils le restent. C’est à ce moment-là, quand on admet que ses parents sont des gens comme les autres, qui ont le droit de se quitter et de faire de nouvelles rencontres sans que ce ne soit une attaque personnelle contre ce qui nous reste de l’égocentrisme infantile, c’est à ce moment-là qu’on pourra sortir doucement du cauchemar éveillé pour reprendre sa vie en main et se construire un futur sur de nouvelles bases plus solides.

Et enfin, après un cheminement personnel plus ou moins long, la vie reprend son cours. On s’habitue, on retrouve doucement calme et sérénité. Dans le meilleur des cas, on fait la paix avec ses parents, on les redécouvre autrement, on est presque soulagé d’entrer dans la normalité, d’avoir enfin des parents divorcés, comme tout le monde.

Marie

(1) Par égard pour ses proches, Marie a tenu à ne pas révéler davantage d'éléments de son identité


Article paru dans Filiatio #26 – 1-2-3/2017