Les spécialistes des rites pubertaires savent qu’ils sont plus liés aux rôles sociaux qu’au développement corporel individuel. C’est probablement la principale raison de leur affaiblissement en Occident : il est loin, le temps où la puberté physiologique coïncidait avec une accession aux droits et devoirs des adultes. De nos jours, qui peut encore définir avec certitude à quel moment se joue véritablement cette accession, dans une société où les identités sociales sont mouvantes, les communautés affaiblies et les calendriers collectifs démultipliés ? 

Les vies des individus restent pourtant émaillées d’évènements socialement signifiants - première relation amoureuse, fin de la scolarité, obtention d’un permis de conduire, d’un diplôme ou d’un premier emploi, naissance des enfants, décès des parents, … Mais la portée de ces changements dépasse rarement le cadre de la famille, et aucun ne fait l’objet d’un réel rite de passage porté par toute la communauté. D’une certaine façon, en l’absence de prise en charge ostensible de ses mues successives par sa propre société, l’individu est psychologiquement seul face aux séismes identitaires, et doit trouver seul le moyen de donner sens à ce qu’il traverse.

Il y aurait peut-être là de quoi réfléchir autrement aux crises existentielles soudaines dont les familles modernes font si souvent les frais. Il n’est pas rare qu’une naissance, un deuil, un déménagement soient suivis dans l’année d’une séparation conjugale que nul n’avait vu venir… L’absence de « traitement collectif » des bouleversements identitaires générés par ces changements de vie expliquerait-elle en partie l’origine des conflits familiaux ? Faut-il donc réinventer des rites de passage - en acceptant la dimension obligatoire, effrayante, douloureuse, humiliante qu’ils avaient dans les sociétés passées ? Et surtout : est-on encore prêt à accepter cette irruption violente du collectif dans la vie des familles et des individus ? Voilà une question qui mérite un vrai temps d’arrêt, si l’on songe que de nos jours, c’est, de manière frappante, l’individu bouleversé qui fait violemment irruption dans le collectif, au prix de sa déstabilisation durable voire de sa destruction… 


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Article paru dans Filiatio 26# – 1-23/2020