Filiatio : Depuis le début de votre pratique d’architecte, notez-vous des changements importants dans les projets de vos clients ? Si oui, lesquels ? À quoi les attribuez-vous ?

P. Mons : Je n’observe pas de différences fondamentales entre les demandes d’aujourd’hui et les tendances qui se développent depuis une trentaine d’années, si ce n’est, évidemment, que les modes architecturales changent et que les gens sont attirés par des formes d’habitat autres que celles qui avaient la cote pour les générations précédentes. À cela s’ajoute la donne écologique actuelle qui a provoqué un intérêt – légitime – pour les maisons semi-passives ou passives. Mais sinon, structurellement parlant, les maisons restent fort semblables, avec une répartition des pièces en fonction d’une série d’attributions assez classiques et que tout le monde connaît. Là où il y a vraiment innovation, c’est dans l’emploi des matériaux. Bien entendu, ce choix n’incombe pas seulement aux clients mais répond surtout à une série de critères ou de normes de notre époque. Ce qui a visiblement changé, par contre, c’est que nous avons de plus en plus de clients ou clientes dont l’idée de faire bâtir ne répond plus à un projet de couple mais à un désir individuel. Il y a trente ans, dans le bureau où je travaillais à l’époque, il était rarissime de recevoir une personne seule. Et jamais une femme n’y aurait mis les pieds avec un carton ou une farde de laquelle elle aurait sorti quelques esquisses. Les clients célibataires qui requéraient nos services étaient à 99 % des hommes. Aujourd’hui, la tendance ne s’est pas inversée, bien sûr, mais il y a de plus en plus de femmes qui font appel à nous. Ce sont généralement des mères – avec deux enfants maximum. Ceci dit, mon observation est limitée à mon champ expérientiel et je serais curieux de savoir ce que remarquent mes confrères.

Filiatio : Faire bâtir une maison dans une expectative familiale semble un acte qui dément la réalité des chiffres du divorce en Belgique. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

P. Mons : Très personnellement, j’ai l’intime conviction que, pour la plupart des couples qui font appel à nous, faire construire représente une amplification de leur relation. C’est lui donner de l’espace et du volume. C’est sentimental. Bien entendu, je me réfère ici à des personnes d’un certain standing et dont les capacités financières ne sont pas celles de tous. Cela ne veut donc pas dire que les gens qui ne font pas bâtir ne désirent pas matérialiser ou insuffler quelque-chose de plus à leur relation. Je suppose qu’ils s’y prennent autrement. Dans le même ordre d’idées, j’ai malheureusement constaté au fil des années que les couples ayant fait bâtir ne se séparent pas moins que d’autres. Et, d’après ma femme qui est avocate, le fait d’avoir investi en plus de son argent, son imagination et ses goûts dans un projet commun aurait tendance à accroitre l’ampleur des conflits quant à la scission matérielle inhérente à la séparation.

Quant à l’augmentation du chiffre des divorces et des séparations dans notre pays, je crois que les couples qui s’engagent au point de vouloir faire construire une maison où vivre ensemble restent confiants dans la solidité et l’avenir de leur relation. Bien que l’on soit au vingt-et-unième siècle, faire bâtir reste une façon de matérialiser et de pérenniser un amour au travers d’un patrimoine matériel. La portée symbolique d’une décision de ce type reste très puissante. L’inverse le démontre assez bien. Vous ne verrez jamais des personnes en relation instable, pas du tout installée ou dans laquelle elles n’ont aucune envie de s’investir prendre la décision de se rendre dans un bureau d’architecte en vue d’édifier quelque-chose de commun. En effet, pour prendre une décision quelle qu’elle soit, il faut qu’il existe au préalable un espace sentimental et réflexif au sein-même de la relation. Pour ce genre de couples, c’est rarement le cas.

Filiatio : Comment expliquez-vous que la transformation de la structure familiale, dont la maison représente une manière d’être au monde et une réponse aux moeurs d’une époque donnée, n’ait pas encore impacté l’habitat de manière plus décisive ?

P. Mons : J’ai l’impression que la conscientisation du changement n’a pas encore eu lieu (1). Personne aujourd’hui n’en est à prévoir, dans la bâtisse qu’il projette de faire construire, des chambres surnuméraires pour le cas où un jour il divorcerait et recomposerait une famille avec un ou une partenaire lui-même parent d’enfants qui dès lors auraient besoin d’espace dans une demeure dont le projet aurait répondu au désir d’un couple antérieur. Excusez mon franc-parler mais je vous dirais que les gens ne sont pas totalement fous ! Et heureusement qu’il en est ainsi. De toutes façons, quiconque de nos jours exposerait ce type d’arguments à son compagnon ou à sa compagne se verrait immédiatement taxé de pessimisme, de défaitisme ou pire. Pourtant, quand on y réfléchit bien, la question est pertinente. Je pense que le vécu de la séparation n’est pas une donnée intégrée à l’heure où des personnes décident de former un couple. C’est un bien et c’est un mal, évidemment. L’illusion amoureuse persiste et, avec elle, l’idée que la relation qui s’amorce est soit la relation idéale soit une relation différente de celles de tous les autres… Donc, pour en revenir à mon métier, dans cette vision, il n’y a jamais d’anticipation d’un « après le couple » ou d’autres modalités opérationnelles que celles que ce couple connaît et qui sont, en partie, la répétition de celles des parents, auxquelles s’additionnent quelques in- fluences de l’époque.

Filiatio : Cela laisse pensif…

P. Mons: Il n’y a qu’à voir les réactions des populations face aux éléments naturels ou à la menace que recèlent les changements climatiques. C’est à proprement parler de la démence… L’humain construit des cathédrales en bois d’allumettes au coeur des catastrophes – ça a toujours été ainsi. Mais c’est en train de changer, je l’avoue. Même si je me contredis. Pour en revenir à la thématique de départ, je dirais que les mutations architecturales qu’induit l’évolution des moeurs sont très lentes à se percevoir mais existent. Je vais vous parler d’une époque lointaine mais, en architecture d’intérieur, quand le boudoir (2) est apparu, c’était un des effets de l’évolution entre les hommes et les femmes. D’autres exemples existent et, d’ailleurs, des colloques d’architectes et de psychologues se réunissent depuis longtemps déjà pour mener une réflexion à l’issue de laquelle les architectes formulent des solutions « spatiales » aux moments de turbulences ou d’instabilité que traversent les couples. Dans la pratique, cela n’a encore rien donné de spectaculaire mais cela prouve néanmoins que les professionnels sont conscients qu’il faut expliquer aux clients qu’ils ont un besoin dont ils n’ont pas encore pris la mesure… C’est ironique.

Filiatio : et commercial !…

P. Mons : Il ne saurait en être autrement, dans notre branche. Une chose sur laquelle je mise énormément et que je sais à même de faire progresser l’architecture dans le bon sens, ce sont les concours. Je considère que c’est un moyen idéal pour faire avancer la réflexion sur l’évolution de l’habitat car il y est question d’offrir des réponses « spatiales » qui prennent en compte au maximum les critères du contexte contemporain. Et les critères sociétaux sont une priorité quand on s’adresse aux humains.


(1) Du côté du « public ». (Ndlr)
(2) L’apparition du boudoir correspond à une évolution des moeurs liée à l’évolution des rapports hommes-femmes et a une incidence sur l’architecture d’intérieur. Tandis que l’expression publique devient une manière de s’affirmer pour les hommes de la bourgeoisie, les femmes se retrouvent dans des salons plus intimes. En effet, le salon de réception devient réservé à l’expression masculine. L’imagination érotique masculine (sic) est alors provoquée par la retraite et le secret du petit espace désormais réservé aux échanges entre femmes, voire avec les invités de leur choix (Wikipédia).


Lire la suite du dossier: « Que sont nos maisons devenues ? » paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015